Les spécificités du chiisme iranien


Dans les nouvelles qui nous parviennent du Moyen-Orient, l’Iran est souvent associé au chiisme. L’Iran est une particularité dans le monde islamique : 90 % des iraniens sont chiites, mais les chiites ne représentent que 10 à 15 % sur le milliard et demi de musulmans que compte le monde. Le chiisme iranien a des spécificités dont la compréhension aide à appréhender le pays dans son ensemble, et pourtant, celles-ci restent peu connues. Je tenterais dans ce billet de donner quelques particularités historiques, doctrinales et philosophiques du chiisme iranien pour finir sur les implications politiques et internationales de ces particularités.

Mollah en priére dans un imamzadeh

Mollah en priére dans un imamzadeh

Le chiisme est né d’une dispute sur la succession au prophète Mahomet en tant que chef des croyants, aux débuts de l’histoire de l’Islam (après la mort de Mahomet en 632). Les chiites sont “le parti d’Ali” (Shi’a Ali), ceux qui étaient favorables à Ali et en général à la descendance de Mahomet, qu’ils considèrent comme les seuls aptes à être califes. La dynastie des Omeyyades, veut garder le pouvoir à la suite d’Ali et à la suite de manoeuvres politiques, prend le califat et écarte Hassan, Hussein et toute la descendance d’Ali. De cette division historique s’ensuit des développements doctrinaux et religieux différents.

Les chiites et les sunnites partagent néanmoins un certain nombre de croyances fondamentales de l’Islam : la croyance dans l’unicité de Dieu (le tawhid), ils ont le même livre sacré (le Coran), le même prophète Mohammad, la même croyance en la résurrection et le jugement dernier. Leurs obligations fondamentales sont les mêmes (les “5 piliers” de l’islam : la croyance en l’unicité de Dieu, la prière quotidienne, l’aumône, le pèlerinage à la Mecque, le jeune du Ramadan). Les chiites et les sunnites peuvent prier ensemble, même si leurs pratiques ont de légères différences.

Les chiites ajoutent à cela la croyance en la justice de Dieu et en l’imamat. Pour les chiites, Dieu ne peut être que juste et donc rationnel. Cette croyance se situe à l’opposé de la volonté arbitraire de Dieu en laquelle croient les sunnites. L’Imamat est une autre des spécificités majeures du chiisme. L’Imam est pour les chiites un garant spirituel, une preuve de la véracité de la révélation de leur religion. L’Imam a pour fonction de diriger la communauté des croyants. L’Imam est désigné dans le chiisme par une investiture surnaturelle (via le prophète Mahomet ou l’imam le précédant). Cependant, au sein du monde chiite, des dissenssions existent sur la succession des imams, ce qui a donné naissance aux différents courants du chiisme. Le chiisme majoritaire en Iran est le chiisme duodécimain, qui révère une lignée de 12 imams après le prophète Mahomet. Les chiites ismaeliens, aujourd’hui sous l’autorité de l’Aga Khan, croient eux en l’existence d’une lignée de sept imams, d’où l’appellation de chiisme septicémain. Les Zaydites, principalement implantés au Yémen croient à l’existence d’une lignée de cinq imams.

Les dogmes chiites sont fondés sur le Coran et sur les ecrits ou les paroles des imams ou compagnons de Mahomet. Ce corpus de textes qui vient s’ajouter au Coran pour définir les dogmes musulmans s’appellent les hadiths. Puisque les différents courants du chiisme ne reconnaissent pas les mêmes imams, ils se basent sur des hadiths différents pour définir leurs dogmes. Les Chiites iraniens ont 4 recueils principaux, datant des débuts de l’islam, ainsi que quelques recueils plus récents (datant du XVIème siècle).

Les pratiques religieuses chiites quotidiennes en Iran diffèrent de celles des sunnites, qui sont celles les plus connues dans le monde occidental. Pour les chiites iraniens, les cinq prières de la journée sont regroupées en trois temps pendant la journée. L’appel à la prière (Azan) , ainsi que les ablutions, diffèrent légèrement. Pendant la prière, les chiites placent un pavé d’argile sous leur front (l’argile est généralement prélevée sur un lieu saint comme Kerbala ou Mashhad). L’une des croyances qui tranchent le plus avec le sunnisme est le culte des morts. Alors que les sunnites n’honorent pas leurs morts et leurs consacrent des tombes minimales, les chiites honorent leurs morts et élèvent des imamzadeh où sont enterrés les descendants du prophète. La mort et les martyres sont placés au centre des dévotions. Ils pratiquent ainsi le pèlerinage sur les tombeaux des saints. Les centres des pèlerinages les plus importants sont en Irak (Karbala où est enterré l’imam Hossein ; Najaf, où est honoré l’imam Ali ; Samarra; lieu de sépulture de l’imam Ali-Naqi ; et enfin Kazemeyn où sont enterrés les imams Musa Kazem et Mohammad Taqi). Il existe aussi deux centres de pèlerinage importants en Iran : le mausolée de l’imam Reza à Mashhad, et celui de Fatemeh à Qom. Ces lieux de pèlerinage sont considérés comme des “seuils sacrés” (‘atabat). Un peu comme si la présence de Dieu était palpable dans ces endroits.

Commémoration des martyres de la ville de Qareh Ziyaoddin, au nord-ouest de lIran.

Commémoration des martyres de la ville de Qareh Ziyaoddin, au nord-ouest de lIran.

Souvent martyrisée au cours de son histoire, la communauté chiite cherche une protection dans la mémoire des disparus et l’intercession des imams. Dans la croyance chiite, les descendants des imams ou de Mahomet sont des imamzadeh ou des seyyed qui sont des signes divins et qu’il faut honorer. Tous ces personnages forment ensemble la “maison du prophète”, appelée ahl al beyt. L’ensemble de personnages regroupant le prophète Mahomet, Fatemeh, ainsi que les douze imams forme pour les chiites iraniens le groupe des “quatorze très purs” (chahardah ma’sum), qui sont révérés plus que tous les autres.

Les chiites iraniens ont une pratique qui leur est propre, la tariqa, ou dissimulation. Il est donc accepté dans leur foi de dissimuler leur véritable croyance religieuse afin de protéger leur foi. Cette pratique s’explique par l’histoire chaotique d’une communauté qui a souvent été persécutée au cours de son histoire. Autre pratique propre aux chiites iraniens, les mariage de plaisir (mot’a en arabe, siqeh en persan). Réprouvé par les sunnites, il est en usage en Iran. Ce “mariage de plaisir” est un mariage à durée temporaire, réglé par un contrat (écrit ou oral devant témoin). Pour certains analystes, ce genre de mariage est une prostitution légalisée ; pour d’autres observateurs, ce type d’union peut se comparer à du concubinage.

Au delà de l’aspect doctrinal et des pratiques religieuses du chiisme iranien, un aspect de cette religion a des influences directes et fortes sur la société : l’existence d’un clergé organisé et hiérarchisé : les mollah.

En islam, il n’y a nul besoin personnes pouvant administrer des sacrements ou diriger le culte. Il faut un guide de prière, l’imam, celui qui se placera devant les autres (imam signifie “devant”). Il n’y a aucune condition pour devenir un imam sunnite. Les imams sunnites sont parfois relativement peu instruits dans les textes sacrés. Historiquement, les religieux sunnites étaient plutôt en charge de la justice et de l’enseignement, et se retrouvaient donc sous la coupe du pouvoir politique.

Le clergé chiite en Iran n’a pas de ressemblance avec ces religieux sunnites. Le clergé chiite a pour fonction de s’occuper de la vie spirituelle du peuple, d’où l’appellation de Ruhaniyat qui les désigne. Le clergé chiite a le droit d’enseigner et d’interpréter la loi religieuse qu’à la seule condition d’avoir fait des études et d’obtenir un diplôme. Cette spécificité est liée à la place qu’occupe la rationnalité dans la philosophie des chiites iraniens. L’ijtihad désigne le raisonnement, l’interprétation des les textes religieux (les sunnites se sont interdits d’utiliser cette méthode 200 ans après les débuts de l’islam). Ceux qui sont compétents pour raisonner sur les textes religieux sont appelés des mojtahed, qui peuvent donc s’établir comme mollahs et guider la vie spirituelle des croyants. Ce clergé est hiérarchisé puisque il existe des titres qui sanctionnent une connaissance de plus en plus poussée des textes religieux et de la spiritualité chiite. En suivant l’ordre hiérarchique depuis les mollah “de base”, on trouve ainsi des Hojjat-ol-Eslam puis des Ayyatollah, qui sont des titres sanctionnant un ensemble de connaissances religieuses et philosophiques. Au sommet de cette pyramide, on trouve les Marja-e taqlid, “source d’imitation”, dont les interprétations, règlements et conseils religieux sont destinés à être suivis par les croyants qui ne sont pas spécialistes de théologie. On ne compte que XX marja dans le monde chiite : (Irak et ou encore?)

Via le système du Vaqf (biens donnés en main morte), le clergé est un des plus grands propriétaires terriens en Iran. En ajoutant son indépendance d’esprit à son indépendance financière, le clergé chiite iranien a une autonomie institutionnelle et financière par rapport à l’Etat. Cependant, l’histoire du chiisme en Iran restera liée à l’histoire de l’Etat iranien depuis que Ismail, le premier souverain de la dynastie des Safavides, a fait du chiisme la religion d’Etat de l’Iran en 1501. Le nouveau souverain, en guerre contre les ottomans, a utilisé la religion pour unifier le pays face aux ottomans, des sunnites. Le clergé a ensuite été utilisé pour orienter la population, pour faire en sorte que tout le monde soit converti. Des clercs chiites du Liban ou d’Irak avaient été invité à l’époque par le Shah d’Iran pour former les religieux iraniens. Par son indépendance par rapport à l’Etat iranien, par ses croyances religieuses, le clergé chiite a souvent été à la pointe du combat pour la justice, contre l’oppression et la colonisation. En 1890, le clergé iranien se levait contre le monopole des tabacs accordés à un étranger, action qu’ils percevaient comme une tentative de colonisation du pays. Pendant la révolution constitutionnelle iranienne, en 1905-1911, certains mollahs étaient des leaders du mouvement. L’Ayatollah Kashani était du côté de Mossadegh en 1953 quand ce courageux premier ministre a nationalisé le pétrole iranien. Enfin, c’est Khomeini qui avait pris la tête du mouvement de protestation contre les lois d’extra-territorialité des troupes américaines stationnées en Iran en 1963, marquant ainsi les débuts de sa “carrière politique”.

Pour certains, nonobstant l’aspect doctrinal du chiisme duodécimain, le chiisme aurait des relations avec l’Iran préislamique. Paul Kriwaczek dit par exemple, dans son livre In Search for Zarathoustra : “l’Islam dans le monde iranien est comparable a un tchador que l’on porterait par dessus une tenue d’apparat, une cape qui recouvrirait, déguiserait ou engloutirait l’essentiel d’une croyance iranienne traditionnelle, préislamique et zoroastrienne.” Les recherches sur ce lien entre le chiisme duodécimain et l’Iran préislamique ne sont pas encore très développées, mais certains points intéressants ont émergé après les premières explorations des chercheurs. Le contexte historique tout d’abord : les intellectuels et les hommes politiques, les lettrés des débuts de l’islam en Iran étaient devenus des musulmans convaincus. Mais ils avaient aussi un fort sentiment identitaire iranien. celui d’appartenir à une haute culture et à une antique civilisation. Il est donc fort probable que des éléments de culture iranienne ancienne aient été instillés dans la nouvelle religion. A l’inverse, il est aussi fort possible que ces lettrés aient islamisé certains des traits de la civilisation iranienne préislamique.

Le contexte “mythologique” autout des légendes chiites offre également des convergences entre l’Iran préislamique et le chiisme iranien. Shahrbanu, fille du dernier roi sassanide Yazdgard III est considérée comme étant la mère des imams, puisqu’elle aurait épousé Hussein. Grâce à cette histoire (qui n’est pas prouvée historiquement mais figure néanmoins dans plusieurs textes), la lignée des imams chiites ont une double lumière sur eux : la lumière du prophète Mahomet, dont ils sont les descendants ; et la gloire des anciens rois d’Iran, dont ils descendent aussi. Cette légende permettait ainsi de donner une double légitimité aux imams, facilitant peut-être d’autant plus l’adotption de la nouvelle religion par le peuple. Les chercheurs commencent aussi à explorer les continuités qui existent entre Shahrbanu, la mère des imams, et Anahita, une déesse de l’Iran préislamique.

Les imams ont dont une double lumiere sur eux : la lumiere du prophete et la gloire des anciens rois d’Iran. Il existerait des convergences entre l’iran preislamique et le shiisme imamite a travers la figurede shahrbanu. des legendes et des cultes montrent une continuite entre Anahita et Shahrbanu, la mere des imams. Ces territoires commencent a etre explores par les chercheurs. Après l’examen de ces convergences, on en vient à se demander si les mages zoroastriens auraient survécu dans la classe des Mollah ?

Avec cette synthèse, j’espère avoir pu éclairer les spécificités du chiisme iranien, même si l’exercice reste très superficiel au vu de la quantité de documentation que j’ai consulté à ce sujet avant de rédiger cet article. Les références devraient permettre à ceux qui leu veulent d’aller plus loin. Dans un prochain article, j’essaierais de faire le lien entre les spécificités du chiisme iranien et les implications en politique internationale.

Références :


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One Response to “Les spécificités du chiisme iranien”

  1. Merci d’avoir un blog interessant

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