Décryptage de la stratégie militaire iranienne


Comme je l’avais annoncé dans le billet précédent de la série L’Iran pour les nuls, voici un billet sur la stratégie militaire iranienne, basée sur des tactiques innovantes et soutenant les objectifs impériaux de l’Iran.

Afin d’illustrer le propos sur la stratégie militaire de l’Iran, il me parait avant tout nécessaire de faire un état des lieux des capacités de ses forces armées avant de détailler la façon dont elles pourraient être mises en oeuvre. J’avais décrit succintement les composantes des forces armées iranienne dans un précédent billet. Mais il me semble nécessaire de faire un rapide rappel.

Les iraniens comptent plus sur leur défense anti-aérienne que sur la capacité de leur armée de l'air à défendre leur ciel.

Les iraniens comptent plus sur leur défense anti-aérienne que sur la capacité de leur armée de l'air à défendre leur ciel.

Depuis la disparition de l’armée de Saddam Hussein, l’Iran est devenu le pays disposant de la plus grande armée du Moyen-Orient, avec environ un million de personnels, répartis entre l’Armée (Artesh, comptant pour 3/4 des effectifs ) et le Corps des Gardiens de la Révolution (CGRI ou pasdaran, comptant pour 1/4). L’Iran a perdu beaucoup de ses capacités militaires après la guerre Iran-Irak et oeuvre à les reconstruire depuis. Son armée de l’air et sa marine sont mal équipées et peu nombreuses (matériel conventionnel vieillissant ou obsolète). Pour pallier la faiblesse de la défense de son espace aérien, l’Iran a fait de la défense anti-aérienne une armée à part entière en 2009. La réorganisation des forces armées est en cours depuis plusieurs années pour permettre aux forces armées iraniennes d’atteindre plus aisément leurs objectifs. Ces objectifs sont avant tout ceux de n’importe quelle autre armée du monde : la protection du territoire national. Le gouvernement iranien considère aussi la sécurité intérieure comme particulièrement importante (le CGRI a pour objectif de “défendre la révolution islamique”, comme son nom l’indique. Ils sont assistés par le corps des volontaires des Bassijis, qui assurent le respect des règles sociales imposées par la république islamique).

L’Armée iranienne est sous le commandement suprême du Guide de la Révolution, l’Ayatollah Ali Khamenei. C’est un organe sous son autorité, appelé Conseil Suprême de Sécurité nationale qui est en charge de toutes les politiques de défense, de l’organisation des forces armées, de leur coordination et du renseignement. Ce conseil est présidé par le président de la république, Mahmoud Ahmadinejad (une liste des membres peut être consultée ici).

Pour pallier à son isolement international et aux faiblesses de ses capacités conventionnelles, l’Iran a développé des tactiques militaires innovantes depuis une vingtaine d’années. Puisque les iraniens ne pourraient pas faire face à une attaque conventionnelle d’Israël ou des Etats-Unis, ils ont choisi dans leur stratégie de développer des capacités de guerre asymétrique en mettant à profit l’expérience acquise par le CGRI dans les années 1980.

Parmi ces tactiques de guerre innovantes, citon la tactique “en essaim”. Comme dans la nature quand des petits animaux (guêpes, fourmis, loups…) allient vitesse de frappe et attaque simultanée pour venir à bout d’animaux plus gros qu’eux ; les iraniens ont compris que l’utilisation d’armes peu élaborées pouvait occasionner de lourds dégâts. Ainsi comptent-ils s’attaquer aux grands navires de guerre étrangers et aux supertankers, s’ils devaient répondre à une attaque par la mer. Les gardiens de la révolution disposent de petits bateaux rapides dans le Golfe Persique, dont la dangerosité a été prouvée en 2008 lors de l’incident avec un navire de guerre américain.

Les autres tactiques employées par l’Iran reposent sur des principes simples et efficaces :

  • l’art du secret ;
  • être à la pointe de la technologie ;
  • la maitrise des explosifs ;
  • la crédibilité comme force de dissuasion.

L’art du secret tel qu’il est pratiqué en Iran ne se résume uniquement pas au secret-défense des militaires. Il s’agit plutôt d’un trait culturel qu’on retrouve chez les chiites iraniens, dérivant d’une doctrine religieuse, la tariqa (dissimulation), autorisant un fidèle chiite à dissimuler ses croyances religieuses en cas de danger. Je détaillerais ce point dans mon prochain billet au sujet des spécifités du chiisme iranien. Revenons aux tactiques militaires. Les iraniens sont donc passés maîtres dans l’art d’échapper à la surveillance et aux bombardements. Ils ont pour cela enterrés de nombreuses installations (lance-missiles, lance-roquettes) ou ont fait en sorte de les installer dans des bâtiments civils au coeur de zones urbaines pour être indétectables ou inattaquables sans de lourdes pertes parmi les civils. Les communications sont fortement sécurisées, et les sujets importants seront plutot discutés en face à face, comment cela été fait dès la guerre Iran-Irak.

Etre à la pointe de la technologie permet aux forces armées iraniennes de pallier leurs insuffisances par ailleurs. L’accent n’est pas mis sur les matériels de guerre conventionnelle, mais sur les capacités de guerre asymétrique. Les iraniens ont surement aidé le Hezbollah pour leur permettre de décrypter les codes de l’armée israélienne au Liban. L’électronique de pointe peut être utilisée dans la confection de bombes difficilement désamorcables, les artificiers des Pasdarans semblent posséder le savoir-faire nécessaire. Les iraniens ont également perfectionné les charges creuses ou formées (un explosif dans une boite, avec des clous ou boulons pour faire des schrapnels), qui, ironie de l’histoire, avaient été apprises aux Moudjahidin-e Khalq dans les années 1980. Ce même type de bombes artisanales tue aujourd’hui des soldats américains en Irak ou en Afghanistan. Présents sur ces terrains depuis longtemps, les gardiens de la révolution ont perfectionné ces instruments.

Les iraniens veulent pouvoir contrôler les flux de pétrole dans le golfe persique et protéger leurs propres installations, pour éviter de connaitre les mêmes pertes que pendant la guerre Iran-Irak en cas de conflit.

Les iraniens veulent pouvoir contrôler les flux de pétrole dans le golfe persique et protéger leurs propres installations, pour éviter de connaitre les mêmes pertes que pendant la guerre Iran-Irak en cas de conflit.

L’Iran est également passée maitre dans l’art des explosifs. Avec les opérations à la voiture piégée au Liban que les gardiens de la révolution avaient organisés contre des cibles américaines ou israëliennes dans les années 1980, l’efficacité meurtrière de la voiture piégée a été démontrée.

Enfin, la dernière des tactiques pour assurer la défense de l’Iran : la crédibilité de la menace iranienne sert de force de dissuasion. Cette crédibilité se manifeste dans plusieurs domaines. La menace nucléaire iranienne par exemple. Les services de renseignements occidentaux n’arrivent toujours pas à se mettre d’accord sur la réalité et l’activité réelle du programme nucléaire iranien (selon le NIE 2007, l’Iran ne serait plus autant déterminé à acquerir l’arme nucléaire). Ce doute, qu’entretiennent les iraniens en soufflant le chaud et le froid à ce sujet, est suffisant pour rendre la menace iranienne crédible. Le développement de missiles longue portée (Shahab-3) participe aussi de cette crédibilité. La stratégie des intermédiaires qu’entretient l’Iran dans des zones clés du Moyen-Orient est un dernier élément de cette crédibilité. Le Hezbollah, à l’origine groupe terrorriste, s’est transformé en véritable force de guérilla, capable de tenir tête à Tsahal. L’influence sur les chiites irakiens permet à Téhéran d’avoir la main sur une partie de l’Irak. Cette main-mise sur les intermédiaires donne à l’Iran un fort pouvoir de nuisance sur le terrain où ses ennemis identifiés opèrent (sur Israël, sur les Etats-Unis en Irak ou en Afghanistan).

A la lumière de ce contexte, il devient peut-être plus facile de lire les actualités en rapport avec les forces armées iraniennes. Chaque déclaration ou chaque test d’armement pourrait être une des manifestations des manoeuvres militaires visant à mettre la main sur le Moyen-Orient. L’Iran défend sa côte du Golfe Persique grâce à des missiles Silkworm achetés aux chinois, ou essaie d’acheter des S-300 à la Russie, qui serviraient à infliger des dégats à tous les navires circulant dans le Golfe. La flotte américaine pourrait subir une contre-attaque de la part des flotilles de vedettes rapides des Pasdaran qui attaqueraient en essaim. La protection du voisinage immédiat, à l’est et à l’ouest, suit à peu près les mêmes schémas en Irak comme en Afghanistan : renforcement des patrouilles de gardes-frontières et de Pasdaran pour éviter l’entrée de groupes hostiles à l’Iran, que ce soit des forces de guérilla ou des équipes des forces spéciales américaines. L’influence politique et religieuse sur les populations chiites de ces pays ainsi que les les liens économiques sont aussi utilisés pour décourager les gouvernements de ces pays de prendre des décisions qui iraient à l’encontre des intérêts de la défense de l’intégrité territoriale iranienne. Les groupes terroristes ou de guérilla peuvent aussi être instrumentés pour amener l’Iran à ses fins. Plus loin vers l’ouest, l’Iran doit se protéger de la menace israëlienne. Pour ce faire, il adopte une attitude plus agressive vis à vis d’Israël, en faisant la démonstration de ses missiles de croisière sol-sol ou en entretenant le doute sur l’aspect militaire de son programme nucléaire. De plus, les iraniens contrôlent plus ou moins le Hezbollah, le Hamas et d’autres groupes libanais ou palestiniens représentent une menace sérieuse pour Israël qui se verrait attaqué sur son sol si une attaque était lancée sur les iraniens.

La stratégie militaire des iraniens se fait à long terme, contrairement aux occidentaux qui ont plus tendance à considérer le court terme. Pour arriver à ses fins, j’ai parfois l’impression que l’Iran fait ses opérations en suivant les conseils de Sun Tzu : “Un bon général tire parti de tout, et il n’est en état de tirer parti de tout que
parce qu’il fait toutes ses opérations avec le plus grand secret, qu’il sait conserver son
sang-froid, et qu’il gouverne avec droiture, de telle sorte néanmoins que son armée
a sans cesse les oreilles trompées et les yeux fascinés”.

Références :


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One Response to “Décryptage de la stratégie militaire iranienne”

  1. This article was helpful in a paper I am writing for my thesis.

    Thanks

    Bernice Franklin

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