L’Iran entre la tradition et la modernité
L’Iran est un pays où le paradoxe et les contradictions sont légions. Dans les rues des grandes villes, il est possible de croiser des femmes couvertes de la tête aux pieds d’un long chador noir ou des jeunes filles qui suivent la dernière mode, maquillées à outrance. Les jeunes hommes peuvent être vêtus à la dernière mode italienne ou au contraire avoir tous les attributs du Bassidji habillé de noir et portant une courte barbe. En Iran, la vie même s’articule de manière schizophrène : entre la vie publique et la vie à l’intérieur des murs de sa maison, il y a tout un monde.
La dichotomie entre la tradition (sonat) et la modernité (tajadud) est utilisée dans les domaines sociaux et politiques en Iran depuis plus d’un siècle ; elle a également joué un grand rôle dans deux évènements majeurs de l’histoire de l’Iran au vingtième siècle : la révolution constitutionnelle (1905-1911) et la révolution islamique (1979).
La modernisation de l’Iran commence au 19ème siècle, alors que la dynastie Qajar est au pouvoir. La modernité pénètre tout d’abord en Iran par les classes les plus aisées de la population, qui ont accès à des biens manufacturés d’origine étrangère. La société reste tout de même organisée sur le modèle féodal, avec une noblesse aisée de grands propriétaires terriens, une classe religieuse de mollahs qui garde un fort pouvoir sur la vie quotidienne de la majorité de la population, pauvre et illettrée.
La révolution constitutionnelle de 1905-1911 est avant tout une alliance entre des religieux, des bureaucrates, des grands propriétaires terriens et des bazaris qui ont gagné le soutien des masses pour obtenir un gouvernement plus démocratique. Les mollahs ont en particulier donné à cette révolution une légitimité religieuse en appuyant sur la plus grande justice sociale que la constitution apporterait. Les mollahs ont apporté une caution religieuse à cette révolution utilisant le language du Coran et en soutenant que les réformes politiques constitueraient un retour à un Islam plus pur1. Cette révolution constitutionnaliste est la première de tout le Moyen-Orient ; à ce titre, elle participe d’une certaine modernité, qui est légitimée vis-à-vis du peuple par une référence à la tradition.
La modernisation de l’Iran connait une accélération soudaine avec l’arrivée au pouvoir de Reza Shah Pahlavi en 1921. Il décide de moderniser le pays en prenant modèle sur la Turquie kémaliste. Des grands travaux d’infrastructure sont menés pour construire routes et chemins de fer afin d’acheminer les produits industriels que l’Iran se met à produire. La tradition est combattue par les lois du nouveau monarque. La Charia qui était jusqu’alors la seule source de droit est remplacée par un code civil et pénal copiés sur les codes suisses et français. Les femmes se font arracher leur foulard dans la rue afin de les “émanciper” (Cette politique du dévoilement est appelée Kashf-e hejab en persan) et les hommes ont interdiction de porter la tenue persane traditionnelle. La modernisation s’accélère encore pendant le règne de son fils Mohammad Reza Pahlavi, entre 1941 et 1979. La croissance des revenus du pétrole fait croître les revenus du gouvernement. Les styles de vie occidentaux se répandent dans les classes moyennes et supérieures urbaines, qui associent ce style de vie à la consommation de biens occidentaux1.
La révolution blanche, financée par les revenus du pétrole à partir de 1963, permet l’alphabétisation des masses. Ce programme prévoit également une réforme agraire, la nationalisation des forêts et des pâtures, la privatisation des entreprises nationalisées, l’ouverture de dispensaires en zones rurales, le droit de votes aux femmes, et encore d’autres mesures sociales. Ce projet titanesque rencontrera l’opposition des propriétaires terriens, issus soit de la noblesse, soit des religieux. Le clergé chiite voit aussi d’un mauvais oeil la perte de son influence traditionnelle dans les zones rurales dans les domaines de l’éducation et de la justice. C’est d’ailleurs avec la révolution blanche que l’Ayatollah Khomeini rentre en politique en se posant comme le leader des religieux opposés à ces réformes.
C’est dans ce contexte de modernisation accélérée que monte en puissance la critique de l’occidentalisation du pays. En opposition à la modernité occidentale, une vague de ré-islamisation et d’efforts pour revenir à la “tradition” islamique prend forme avec les écrits d’Ali Shariati dans les années 1960. Cette vague de ré-islamisation du pays commence avec la fondation de la république islamique suite à la révolution de 1979 puis s’étend à toute la société iranienne durant la décennie 1980. La difficulté de la société iranienne à s’adapter aux modes de vie occidentaux est étudiée par des penseurs iraniens qui la qualifieront de “schizophrénie culturelle” (Darius Shayegan en 1992) ou d’”Occidentalité” (le Gharbzadegi d’Al-e Ahmad en 1982)4.
Cependant la dichotomie entre tradition et modernité telle que nous la connaissons en occident n’est pas toujours adaptée quand elle est transposée dans le contexte iranien, et ne permet pas vraiment de comprendre cette société en mutation. Bernard Hourcade pense que cette dichotomie entre tradition et modernité n’est plus un paradigme adéquat pour comprendre les dynamiques sociales et politiques en Iran. Il se demande ainsi si on peut “qualifier de traditionnel le clergé chiite iranien qui négocie la question du nucléaire, l’entrée à l’OMC et maîtrise les arcanes du business international ; si on peut qualifier de moderne un ingénieur formé dans les années 1950, qui produit le même modèle de voiture depuis 50 ans et qui n’a pas la moindre idée des méthodes de gestion actuelles”3.
Une présentation de la dichotomie entre tradition et modernité dans l’Iran contemporain n’est d’ailleurs pas forcément pertinente : le concept occidental de “modernité” ne recouvre pas forcément l’équivalent des penseurs iraniens du “tajadud“, qui traduit effectivement une idée de modernité, mais aussi de “renouveau”. La pensée des intellectuels modernistes iraniens des 19ème et 20ème siècle est d’ailleurs autant ancré dans la tradition de pensée irano-islamique moderne qui s’est développée en Iran depuis l’adoption du chiisme comme religion d’état au 16ème siècle5. La pensée chiite est traditionnellement tournée vers la dissidence par opposition à l’orthodoxie. Dans ce contexte, les penseurs iraniens ont aussi critiqué ce qui existait et ont ainsi participé à la modernisation de l’Iran, puisque la modernisation peut-être définie comme la mise en place de schémas nouveaux qui supplantent les modes de pensées antérieurs.
Aujourd’hui, comme l’ont montré les récents évènements en Iran, ce sont les jeunes urbains éduqués qui s’opposent à la culture officielle du régime et essaient de construire leur propre culture. Le pays apparait plus que jamais comme une terre de paradoxes et de contradictions. Même si beaucoup d’occidentaux voient l’Iran comme un pays islamique radical, c’est peut-être le pays musulman dans lequel les habitants s’éloignent le plus de l’islam radical. L’Iran est engagé dans une transition vers le pluralisme qui ne se fait pas sans douleur2.
Notes :
- Iran’s First Revolution: Shi’Ism and the Constitutional Revolution of 1905-1909
, Mangol Bayat, Oxford University Press, 1991, 336 p., ISBN 978-0195068221
- Iran: Between Tradition and Modernity , Ramin Jahanbegloo, Lexington Books, février 2004, 240 p., ISBN 978-0739105306
- L’Iran n’est pas compliqué si on se donne les moyens de le comprendre , Bernard Hourcade, Le Réseau Asie, juillet 2006.
- Young and Defiant in Tehran , Shahram Khosravi, University of Pennsylvania Press, 240 p., ISBN 978-0812220681
- Modern Iran : Dialectics of continuity and change
, Michael Bonine & Nikkie Keddy ed., State University of New York Press, 1981, 464 p., ISBN 978-0873954655
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Bernard Hourcade said this on octobre 27th, 2009 at 9:00