Iran-US : Je te suis, tu me fuis


Pour continuer dans la série L’Iran pour les nuls, j’ai pensé qu’il serait intéressant de faire une petite mise en perspective historique des relations irano-américaines. En parcourant le site du département d’Etat américain, on reste un peu sur sa faim. Le chapitre “U.S.-Iranian Relations” commence le 4 novembre 1979 avec la prise d’otages à l’ambassade états-unienne a Téhéran. Avant, le brouillard. Mais les relations duraient depuis 150 ans avant ce divorce de 1979.

150 ans d’une relation alternant entre la proximité et la distance. Presque toujours passionnée, avec des coups de théâtre, des divorces et des bouderies. Malgré les incompréhensions et le fossé culturel, nombreux ont été les rapprochements entre ces deux pays.

Les premiers américains à arriver jusqu’en Perse sont deux révérends missionaires envoyés à Tabriz vers 1830. Pendant toute la suite du XIXème siècle, les américains en Perse sont surtout des religieux et des médecins qui ouvrent des écoles ou des hopitaux1. Les relations diplomatiques officielles commencent quand le Shah de Perse, Nassereddine, envoie un ambassadeur à Washington en 1856.

Collège américain à Téhéran dans les années 1930

Collège américain à Téhéran dans les années 1930

En 1883, les Etats-Unis d’Amérique nomment leur premier envoyé diplomatique2. L’implication des américains en Perse devient plus politique avec la révolution Constitutionnelle iranienne de 1905-1911. Howard Baskerville, un professeur de lamission presbytérienne de Tabriz, est tué pendant les soulèvements qui accompagnent l’entrée des forces russes dans Tabriz en 1911. Il avait pris fait et cause pour les iraniens qui étaient pris dans le Grand Jeu géostratégique de ses majestés russes et britanniques. Le rôle de tampon entre russes et britanniques des Etats-Unis se fait plus direct apres 1906, quand Morgan Shuster, un avocat et administrateur originaire de Washington est nommé au poste de Trésorier-général de Perse par le Majles (Parlement) nouvellement créé. A ce poste clé, il est en première ligne, au milieu des manoeuvres que russes et britanniques mènent pour l’influence sur les dirigeants iraniens. Quand le parlement iranien est bombardé par les troupes du général Liakhoff en 1911, la pression exercée sur le Shah d’Iran le force à renvoyer Shuster. Un autre américain obtiendra ce même poste en 1922-1927, Arthur Millspaugh, sous le règne de Reza Shah.

L’Iran sur la ligne de front de la guerre froide.

Soldats devant le Parlement iranien pendant la crise de 1953

Soldats devant le Parlement iranien pendant la crise de 1953

C’est au lendemain de la seconde Guerre Mondiale que les Etats-Unis prennent une posture beaucoup plus active en Iran. Quand l’Azerbaïdjan iranien déclare son indépendance en 1946 avec le soutien des soviétiques, le monde connait la première crise de la guerre froide3. L’Iran devient à partir de cette époque un des piliers de la politique étrangère des Etats-Unis au Moyen-Orient. La longue frontière de l’Iran avec l’URSS, sa puissance dans la région du Golfe Persique et ses réserves de pétrole lui donnent une importance géostratégique à laquelle les américains sont loin d’être indifférents4.

En 1952-53, le premier ministre Mohammed Mossadegh lance un programme de nationalisation du pétrole iranien, marquant ainsi un précédent dans l’histoire de l’exploitation du pétrole. Les intérêts pétroliers américains et britanniques menacés, la peur créée par le pouvoir des communistes iraniens du parti Tudeh pousse la CIA à organiser un coup d’Etat pour renverser Mossadegh et redonner le pouvoir à Mohammed Reza Shah. Ce coup d’Etat est un investissement géostratégique des Etats-Unis qui dépenseront près de 1,2 milliard de dollars en Iran dans les années qui suivent : les conseillers militaires, envoyés en nombre, formeront les instruments de l’autoritarisme du Shah d’Iran. Police, armées, et même la SAVAK, la police secrète iranienne, seront réorganisés et armés avec l’aide américaine. Le Shah d’Iran équipe ses armées avec du matériel estampillé Grumman (Chasseurs F14), Hughues (Hélicoptères), etc. En 1964, les Etats-Unis parviennent à faire signer à l’Iran un accord sur le statut des Forces qui soustrait à la loi locale les conseillers américains présents sur le sol iranien. Cet accord provoque un fort ressentiment en Iran et voit l’apparition d’un nouveau venu sur la scène politique, l’Ayatollah Khomeini, qui prend alors de l’importance dans les rangs des opposants conservateurs et religieux.

C’est dans les années 1970, sous l’influence des politiques de Nixon et Kissinger, que l’influence américaine en Iran est la plus importante. Les ventes d’armes atteignent la somme de 16 milliards de dollars entre 1972 et 1977. Plus de 30000 américains sont présents en Iran. L’occidentalisation et la modernisation de l’Iran est menée à tambour-battant parle Shah. Cette forte présence de la culture nord-américaine en Iran rencontre une forte opposition dans les milieux religieux et chez les conservateurs. Dans le même temps, on dénombrera plus de 50 000 étudiants iraniens aux Etats-Unis en 1979, avec une population d’origine iranienne aux Etats-Unis passant de 15000 personnes en 1965 à 120000 en 1980.

Pendant cette période de relations cordiales, des liens culturels se crééent. Les universités modernes iraniennes sont modelées sur le modèle des grandes universités américaines. Le Shah d’Iran est régulièrement invité à Washington, il fait de généreux dons aux universités américaines pour financer des programmes d’études iraniennes ou d’ingéniérie pétrolière dans lesquels sont envoyés les meilleurs étudiants iraniens.

De la proximité à la rupture des relations diplomatiques

Posters vendus dans une rue dOrumieh, au nord-ouest de lIran

Posters vendus dans une rue d'Orumieh, au nord-ouest de l'Iran

En 1977, Jimmy Carter prend la présidence des Etats-Unis. L’Iran a changé. Grâce aux revenus du pétrole, Mohammed Reza Shah Pahlavi a pu équiper son armée jusqu’à devenir un gendarme du golfe Persique, comme le prouve l’envoi de troupes iraniennes en 1971-75 pour aider à mater la rébellion au Dhofar. La police secrète iranienne est également très active et efficace pour faire taire ou éloigner toute opposition. La contestation commence à monter contre l’empereur iranien. Les historiens et les spécialistes sont encore en train de débattre sur le rôle exact de Carter dans la révolution iranienne de 1978-79. Passant d’un soutien inconditionnel des politiques du Shah à l’abandon de l’allié au moyen-Orient qu’était le Shah, certains pensent que Carter a favorisé les enseignements libéraux sur les intérêts géostratégiques des Etats-Unis. D’autres pensent que c’est son ignorance qui doit être mise en cause6. Des recherches sont encore en cours pour déterminer dans quelle mesure la prise d’otage à l’ambassade américaine en novembre 1979 est liée à un arrangement avec un Carter en plein campagne pour être réélu.

Après la prise des otages à l’ambassade, les relations diplomatiques sont rompues et ce sont les Suisses et les Pakistanais qui seront dorénavant les relais de chacun des deux pays. La rupture est consommée avec l’imposition de sanctions et du gel d’avoir iraniens aux US. Pendant la guerre Iran-Irak, les Etats-Unis soutiennent l’Irak de Saddam Hussein contre la république islamique naissante. A la même époque, des armes américaines  sont aussi vendues illégalement en Iran dans ce qui restera connu comme l’affaire Iran-Contra. En 1985-1986, Reagan autorisera la vente d’armes à une faction modérée des religieux iraniens, qui lui sont présentés comme opposés à l’Ayatollah Khomeini, alors guide suprême de la révolution. Des missiles anti-char et anti-aériens seront vendus à l’Iran pour permettre à la CIA de financer ensuite les Contras nicaraguayennes, via des intermédiaires israëliens et iraniens.

Après l’arrivée au pouvoir des Talibans en Afghanistan, les iraniens et les américains se rapprochent dans des conférences sur la sécurité de l’Afghanistan. L’ennemi commun que représentent les Talibans rapproche un peu les deux pays après 25 ans de froid. Arrive 2003 et l’invasion de l’Irak. Juste après la révélation du programme nucléaire iranien. La sécurité des pèlerins iraniens qui se rendent sur les lieux saints du chiisme en Irak  oblige encore une fois les iraniens et les américains à se reparler. Aujour’dhui, avec l’arrivée d’Obama, la volonté d’ouvrir des discussions directes entre les deux pays se fait plus visible. L’Iran et les Etats-Unis étant aujourd’hui incontournables dans la région, les positions de principe s’assouplissent et le pragmatisme semble faire place à la posture guerrière.

La relation entre l’Iran et les Etats-Unis est aussi compliquée et tortueuse qu’une négociation orientale, aussi directe que les reproches d’un orateur américain. Dans la politique bilatérale entre des deux payx, chacun est incontournable pour l’autre. Tel un vieux couple, chacun à son tour tire la couverture à soi. Sans que la gué-guerre ne s’arrête plus.


Notes :

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