Les composantes militaires en Iran

Brigade Cosaque Persane, début XXe s.

Brigade Cosaque Persane, début XXe s.

Les forces armées ont toujours joué un rôle important en Iran, depuis l’unification de l’Iran sous les Safavides et leurs Qizilbash. Pour la société iranienne, le XIXème siècle marque le passage des armées tribales à une armée nationale sur le modèle occidental de l’époque, avec l’aide de divers conseillers européens. La révolution constitutionnelle, et la fin de l’époque Qajare au début du XXème siècle voient intervenir la Brigade cosaque persane, les South Persia rifles menés par Sir Percy Sykes, la formation de la gendarmerie, etc. Depuis la chute de la dynastie Qajare en 1925, sous l’action de l’armée menée par Reza Khan —qui deviendra Reza Shah Pahlavi— l’armée joue un rôle important dans la société iranienne. C’est lors de cette même année que sera instauré le service militaire obligatoire. Depuis 2005, un ancien commandant Pasdaran, Mahmoud Ahmadinejad, occupe le poste de président de la République. Comment se sont formées les forces armées de l’Iran d’aujourd’hui et quel est leur place dans la société ?

Depuis l’arrivée au pouvoir de l’ancien capitaine de la brigade cosaque persane, les dirigeants persans se sont appuyés sur les militaires pour consolider ou asseoir leur pouvoir. L’armée n’a cependant pas joué un rôle aussi important que dans d’autres pays du Moyen-Orient. En 1953, le général Fazlollah Zahedi sera le chef de gouvernement choisi par Mohammed Reza Shah qui signera le firman qui retirera le pouvoir à Mossadegh. Avec l’aide américaine dans les années 1960 puis après l’augmentation des revenus pétroliers des années 1970, les forces armées iraniennes sont comparativement mieux équipées et mieux qualifiées que la plupart de celles des pays voisins1. Durant une période entre 1955 et 1978, l’armée iranienne, dirigée de manière personnelle par le Shah, n’était pas au premier plan de la politique iranienne. Actif pour mettre en place le souhait du Shah de devenir le Gendarme du Golfe Persique, l’armée iranienne était déployée sur les îles Tonb et Abu Moussa en 1971, au Dhofar (Oman) en 1973, dans le Baloutchistan pakistanais en 1976.

Après le départ du Shah en janvier 1979, l’édifice militaire mis en place autour de lui s’effondre. Les purges dans l’armée débutent avec l’exécution de quatre officiers supérieurs le 15 février 1979. Le coup d’état de Nojeh, préparé en partie par des éléments militaires afin de remettre Shapour Bakhtiar, renforce encore la méfiance des révolutionnaires envers les militaires. Le 5 mai 1979, l’Ayatollah Khomeini créé le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (Sepah-e Pasdaran-e Enghelāb-e Islami ou CGRI). Ce dédoublement de l’armée, officiellement afin de faire respecter l’ordre islamique, s’inscrit dans une politique plus générale de mise en place des structures révolutionnaires (nahadhāye Enghelāb) parallèles aux structures préexistantes. Le conflit avec l’Iraq va voir l’engagement et la croissance des Gardiens de la révolution dans un conflit de 8 ans. De 4000 en 1979, leur nombre est passé à 125 000 aujourd’hui2. Le CGRI est aidé dans sa tâche de « maintient de l’ordre islamique » par les Basij (Niruhāye Movaghemat Basij, ou Force de mobilisation de la résistance) qui compte près de 11 millions hommes et femmes en civil, parfois utilisés lors d’opérations de sécurité intérieure3. Enfin, le système de sécurité iranien est complété du Ansar-e Hezbollah (les suiveurs du Parti de Dieu), une agence paramilitaire semi-officielle. Ils attaquent et répriment ceux qui, selon eux, violent les préceptes de l’islam (les femmes maquillées, les couples non-mariés et les manifestants)4. Ce groupe a un statut semi-officiel, car il ne fait pas officiellement partie de l’appareil d’État, ils complètent tout de même l’arsenal sécuritaire de l’Iran. Certains analystes pensent que de nombreux religieux associés avec le Ansar-e Hezbollah participeraient au financement de cette organisation, et que les forces de sécurité officielles leur offrent un soutien logistique.

Toutes ces forces armées disposent de moyens limités par les ressources économiques et les sanctions sur le pays. L’armée, qui ne s’est pas modernisée depuis de nombreuses années, a des équipements qui vieillissent. Le budget total est de 5 milliards de $US par an, et les achats récents et le développement de l’industrie militaire iranienne ne donnent pas aux forces armées de l’Iran un poids déterminant dans la région5.

Les deux forces armées qui coexistent, l’Artesh (Armée régulière) et les Pasdaran, ne jouent pas un rôle similaire dans la société iranienne. L’armée régulière est plutôt absente de la vie politique, et se contente surtout d’avoir un rôle « technique », mais ses 400 000 personnes pèsent tout de même dans la société iranienne. Leurs collègues des Pasdarans sont eux beaucoup plus politisés. L’arrivée au poste de président de la république d’un ancien Pasdaran, Mahmoud Ahmadinejad, en 2005 montre le retour des militaires sur le devant de la scène politique iranienne.

Chute de Mossadegh - 1953

Soldats devant le parlement au moment de la chute de Mossadegh - 1953

Depuis les années 1990 et les tentatives de réforme du président Khatami, les forces armées reprennent une place importante dans la société iranienne. Que ce soit en apportant de la main d’oeuvre et de l’expertise pour des projets civils, en montrant ses structures à la société civile, en faisant étalage de sa capacité à défendre le pays ou encore en voulant se représenter comme une institution politique au service de la nation, l’armée revient dans la société iranienne. Les Pasdarans, au nombre de 125 0006, reviennent eux-aussi dans la société civile, pour des raisons différentes toutefois. Le CGRI et les Basij ressentent les réfomes souhaitées par Khatami comme une menace aux forces de sécurité de la république islamique, dont la croissance est perçue par eux comme s’étant faite dans la douleur. Les Pasdarans se sont servi de leur rôle dans la politique intérieure de l’Iran pour faire part de leurs messages politiques. En 1994, ils refusent d’intervenir lors des émeutes à Qazvin et expriment leur « préoccupation pour l’état chaotique de la situation économique, culturelle et politique dans le pays ». En 1999, à l’occasion des émeutes étudiantes de Téhéran, plusieurs commandants des Pasdaran critiquent publiquement les réformes entreprises par Khatami : ils déclarent que ces réfomes mettent en danger le nezam (l’ordre islamique), et qu’ils défendront les fruits de la révolution islamique7. Les auteurs de cette déclaration ont été forcés de se rétracter.

L’Artesh semble peu enclin à intervenir dans la politique iranienne. L’armée attendrait sûrement que le pays soit au bord du chaos avant d’envisager de prendre le pouvoir. Le chef de l’Armée iranienne a même critiqué en 1998 le commandant du CGRI pour avoir adopté un ton politique à propos des affaires intérieures. Le haut commandement des Gardiens de la Révolution, dont les membres sont étroitement lié au pouvoir politique, seraient prêts à défendre le système et les idéaux révolutionnaires. Leur base, en revanche, reflète les aspirations des iraniens ; 80 % d’entre eux auraient voté pour Khatami en 19978.

Il faut replacer cette attitude du commandement des Pasdaran dans le contexte politique actuel. Une lutte de pouvoir pour l’esprit de la révolution est en cours. Réformateurs et conservateurs discutent âprement de la « corruption morale ». Ce sujet a été utilisé par les conservateurs pour dénoncer les politiques économiques de Rafsandjani, et les politiques réformistes de Khatami. Cette lutte politique se poursuit également sur le terrain économique. Entre les partisans de l’ouverture économique et ceux des grandes structures monopolistiques (les bonyad, fondations qui ont la main sur 40% de l’économie iranienne), la politique factionnelle du régime iranien est exposée au grand jour. Les dirigeants de ces fondations sont souvent liés au monde de la sécurité. L’exemple le plus frappant est Mohsen Rafiqdoust, un ancien commandant Pasdaran à la tête du Bonyad-e mostazafin (la Fondation des déshérités), qui serait la plus grande structure économique au Moyen-Orient9.

Les Gardiens de la Révolution, dont le rôle est de veiller sur la révolution islamique, semblent en effet prêts à protéger le régime. Les luttes entre factions politiques continueront encore autour des difficultés auxquelles est confronté l’Iran. Le programme nucléaire, la gestion des hydrocarbures, les questions sociales en sont les grands axes. Entre les menaces extérieures et intérieures, réelles ou perçues, les forces armées iraniennes ont encore de beaux jours devant elles.

Notes :

1Mohammad-Reza Djalili, Géopolitique de l’Iran, Edition complexes, Bruxelles, 2005, p. 94
2Djalili, op. Cit. 100.
3Niruyeh Moghavemat Basij : Mobilisation Resistance Force, globalsecurity.org, http://www.globalsecurity.org/intell/world/iran/basij.htm
4Ansar-i Hizbullah : Followers of the Party of God, Globalsecurity.org, http://www.globalsecurity.org/intell/world/iran/ansar.htm
5Iran’s Security Policy in the Post-Revolutionary Era, Daniel Byman, Shahram Chubin, Anoushiravan Ehteshami, Jerrold D. Green, Rand Corporation, 2003, ISBN 0-8330-2971-1, chap. 4
6Pasdaran, Globalsecurity.org http://www.globalsecurity.org/military/world/iran/pasdaran.htm
7Iran’s Security Policy in the Post-Revolutionary Era, chap. 5
8Gulf States Newsletter, vol. 24, no. 625, November 24, 1999, p. 6.
9La République islamique d’Iran. De la maison du guide à la raison d’État. Azadeh Kian-Thiébaut, Éditions Michalon, Paris, 2005.

Publié en juillet 2007.


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One Response to “Les composantes militaires en Iran”

  1. [...] mises en oeuvre. J’avais décrit succintement les composantes des forces armées iranienne dans un précédent billet. Mais il me semble nécessaire de faire un rapide rappel. Les iraniens comptent plus sur leur [...]

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