Je suis en train de terminer la lecture du dernier livre de Robert Baer, ex-agent de la CIA au Moyen-Orient devenu journaliste. Ce livre m’a donné le sujet de mon prochain billet de la série l’Iran pour les Nuls : l’Iran est devenu une puissance régionale incontournable. Ce sujet me semble d’autant plus important à aborder que les medias de masse ne le traitent jamais directement.
L’Iran apparait toujours comme un paria sur la scène internationale et un sponsor du terrorrisme. Mais la réalité géopolitique, comme souvent, est plus fine qu’il n’y parait. Depuis la révolution iranienne et l’anarchie qui s’ensuivit en 1979, l’Iran est devenue en l’espace de trois décennies, le pays le plus puissant et le plus stable du Moyen-Orient. Cet article permettra de comprendre la stratégie qui se décide à Téhéran pour faire de l’Iran un empire qui règnera sur le Moyen-Orient.
L’avatar le plus flagrant de la puissance iranienne au Moyen-Orient se trouve au Liban. En 1982, juste après l’invasion israëlienne au Liban, l’Iran y envoyait ses gardes révolutionnaires (les Pasdaran) pour y semer le désordre. A cette époque, la stratégie de l’Iran était peu claire, et l’Etat iranien sponsorisait le terrorisme plus qu’il n’avait un véritable plan de domination du Moyen-Orient. Comptant sur les liens historiques remontant au XVIème siècle entre chiites libanais et iraniens, l’Iran a fondé le Hezbollah libanais en exploitant la veine nationaliste des libanais, qui ne voulaient pas d’une occupation israelienne. Grâce à ses armes et son argent, l’Iran a fait du Hezbollah une des plus puissantes armées de guerilla du monde, qui a tenu tête à la puissante armée israëlienne par deux fois. La première victoire du Hezbollah a eu lieu en 2000 avec le retrait des troupes de Tsahal du Liban, et la seconde a eu lieu en 2006 avec la défaite éclair de Tsahal face aux combattants du Hezbollah. Le Hezbollah est maintenant devenu une force politique de premier plan au Liban, et sa stratégie est en phase avec celle de Téhéran : résister au colonialisme, quel qu’il soit.
Trois ans après cette première victoire de l’Iran au Liban, les Etats-Unis ont offert à l’Iran un nouveau territoire d’influence en attaquant l’Irak et en faisant disparaitre Saddam Hussein, qui était l’ennemi le plus puissant de l’Iran dans la région, à la tête de la quatrième armée du monde à l’époque. En faisant disparaitre le dictacteur irakien, les Etats-Unis ont donné aux chiites irakiens (représentant 65% de la population irakienne) la possibilité d’accéder à un pouvoir politique qui leur était refusé sous le régime baassiste. Les iraniens ont profité de l’opportunité pour déployer leurs intermédiaires en Irak. Financant l’armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr, le CSRII, le Dawa et d’autres forces politiques irakiennes, les iraniens ont réussi à placer leurs intermédiaires au gouvernement irakien. Et pour les irakiens, Téhéran compte plus que Washington. La puissance iranienne en Irak est aussi économique. Dès que Saddam Hussein est tombé, et alors que les américains tentent de sécuriser le pays, les iraniens ont fait rentrer leurs produits sur le marché irakien. Aujourd’hui, dans la région sud de l’Irak, à majorité chiite, les produits iraniens sont sur tous les étalages et les rials iraniens sont plus utilisés que la monnaie irakienne ou le dollar.
L’invasion de l’Afghanistan par les Etats-Unis en 2001 a aussi servi les intérêts de l’Iran dans la région. Voyant dans les Talibans une menace, les iraniens ont toujours tout fait pour les combattre, de manière discrète. Ils ont même coopéré avec la communauté internationale sur la question des drogues, qui sont un fléau en Iran. Presque une décennie après l’arrivée des américains en Afghanistan, l’Iran a profité du chaos régnant chez son voisin pour remettre la main sur un morceau de territoire qui était intégré à l’empire iranien jusqu’au XIXème siècle : Herat et sa région. La situation à Herat est maintenant la même qu’à Bassorah, en Irak. Les produits iraniens sont sur tous les étalages, et les tomans sont plus utilisés que les afghanis pour les échanges monétaires.
Un des autres instruments de la puissance iranienne réside dans sa capacité et sa stratégie de contrôle des flux énergétiques. Le Moyen-Orient est la plus importante des régions productrices d’hydrocarbures du monde, et l’Iran se trouve en son carrefour. A plusieurs reprises, l’Iran a déjà menacé de “fermer” le détroit d’Ormuz en cas d’attaque contre son territoire. Grâce aux missiles sol-mer Silkworm chinois acquis en nombre depuis les années 1990, cachés et disséminés tout le long de la côte nord du Golfe Persique, l’Iran est en mesure de couper le trafic du Golfe Persique, par lequel transite chaque jour plus d’un tiers de la production mondiale de pétrole. Dans sa stratégie de contrôle des flux énergétiques, l’Iran s’est rapproché de ses voisins producteurs ou consommateurs d’hydrocarbures. L’Azerbaïdjan est courtisé par l’Iran, qui offrirait ainsi une voie alternative (et des revenus supplémentaires) vers les terminaux pétroliers du Golfe Persique pour exporter les ressources du bassin de la Caspienne. Le pouvoir de nuisance de l’Iran est aussi craint par les azerbaidjanais, puisque Téhéran pourrait couper le flux de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan via des opérations “terroristes”. Dans la même optique, on peut noter une inflexion de la position turque vis-à-vis de Téhéran. Bien que membres de l’Otan et sous influence américaine, les turques se rapprochent de l’Iran pour éviter son courroux qui ferait fermer aux iraniens les robinets du gaz turkmène transitant par le territoire iranien. Enfin, le projet de gazoduc reliant le Turkménistan au Pakistan est lui aussi en ligne de mire de l’Iran. Si le trajet devait passer par l’Afghanistan, l’Iran utiliserait son pouvoir de nuisance pour couper le flux. Si le trajet passait par l’Iran, les iraniens auraient le contrôle direct des approvisionnements en gaz du Pakistan. Dans les deux cas, les iraniens n’offrent pas d’autre alternative aux Pakistanais que de passer par eux.
Enfin, l’Iran dispose d’un autre objectif dans sa stratégie de conquête du pouvoir : prendre le leadership du monde musulman dans son ensemble, et, si l’occasion se présente, prendre le contrôle sur les lieux saints de la Mecque. Pour ce faire, l’Iran s’appuie sur la déliquescence et l’éclatement du pouvoir du monde sunnite. Les etats arabes du golfe, richissimes et corrompus, ne se sont jamais posés en défenseur de la rue arabe ; dans le même temps, l’Iran se positionne comme combattant le colonialisme. Ses dirigeants, qui offrent aux medias une image humble et pieuse, recueillent plus de soutien dans le monde musulman que les riches familles arabes régnant dans le Golfe. L’Iran fait aujourd’hui preuve de pragmatisme et ne joue pas la carte des chiites contre les sunnites, mais joue au contraire le rôle de rassembleur du monde musulman, en voulant libérer le Dar-al-Islam (le monde islamique) des influences étrangères, comme en témoigne un discours du Guide suprême Ali Khamenei devant le Conseil de sécurité nationale iranien en 2000, après le retrait israëlien du Liban : “Le Liban est la plus grande réussite de l’Iran en termes de politique étrangère, nous la répéterons dans tout le monde islamique, jusqu’à ce que tout l’Islam soit libéré.”
En se basant sur les actes et le discours tenu aux officiels occidentaux, Robert Baer a dégagé six objectifs que poursuivent les iraniens :
- la sécurité intérieure. L’Iran veut que les Etats-Unis arrêtent d’exploiter le caractère multi-ethnique de la société iranienne en cessant de financer et d’aider des groupes qu’il considère comme terroristes : le PEJAK Kurde, le Jundallah Baloutche et les Moudjahidin-e Khalq, un groupe islamo-marxiste.
- l’Irak. La sécurité de l’Irak est vitale pour l’Iran, qui ne peut laisser le chaos se prolonger indéfiniment. L’Iran ne souhaite pas non plus voir s’installer un régime qui lui serait hostile à Bagdad.
- l’énergie. L’Iran veut pouvoir tirer un meilleur prix de son pétrole et développer des technologies modernes pour faciliter son extraction. Les iraniens veulent aussi pouvoir développer des sources d’énergie alternative en prévision de l’épuisement des ressources, ce qui inclut le développement des centrales nucléaires.
- l’empire iranien. l’Iran fera tout pour garder sa domination sur le Liban, le Golfe, Gaza, l’Irak et la Syrie.
- le contrôle de la Mecque et Médine. Les chiites ont, depuis 1300 ans, été des musulmans de second ordre. Leur puissance militaire leur permettra d’exiger un contrôle sur un la Mecque et Medine.
- la reconnaissance et l’égalité. Les iraniens veulent qu’ont les traite équitablement et que le pays soit reconnu pour ce qu’il est : un pays dont les frontières ont peu bougé depuis 2000 ans, second producteur de l’OPEP, pays le plus puissant du golfe, puissance économique régionale et une influence majeure sur l’Islam.
J’aborderais dans le prochain billet les spécifités de la puissance militaire iranienne qui permet de soutenir ces objectifs impériaux, spécificités fondées sur des tactiques innovantes apprises ces trente dernières années sur les champs de bataille du Moyen-Orient.
Références :
Téhéran avance ses pions en AzerbaïdjanT